Alimentation Québec : il suffisait d’y penser
Ruba Ghazal est passée au balado de RAD la semaine dernière, et j’ai beaucoup aimé son humour.
Du moins, je suppose qu’il s’agissait d’humour. Comment interpréter autrement sa proposition « réaliste » de créer Alimentation Québec afin de faire baisser de 10 % le prix des aliments?
Pourquoi le gouvernement réussirait-il là où des entreprises spécialisées en alimentation peinent à contenir leurs coûts? La réponse est pourtant simple : le gouvernement achète déjà des crayons et des cahiers en gros.
Il fallait y penser.
Après tout, quelle différence fondamentale peut-il bien y avoir entre l’achat d’un cahier Canada et celui d’une caisse de tomates? Dans les deux cas, on passe une commande et on reçoit une boîte. Pourquoi s’embarrasser avec des détails comme la chaîne du froid, la péremption, les fluctuations saisonnières, le transport quotidien, les pertes, la gestion des inventaires ou les rappels alimentaires?
Quelques détails administratifs que nos fonctionnaires régleront sans doute à coups de petites cases dans un formulaire.
Peut-être faudra-t-il simplement demander aux fraises de soumettre leur formulaire de mûrissement trente jours à l’avance. Si elles pourrissent avant d’avoir reçu leur numéro de dossier, ce sera parce que le formulaire était incomplet.
Alimentation Québec n’aurait pas non plus à verser de profits à de méchants actionnaires. L’argent ainsi économisé permettrait donc automatiquement de réduire les prix.
Je ne suis pas économiste, alors quelque chose doit m’échapper. L’absence de profits fait-elle disparaître le salaire des employés, le coût des bâtiments, les camions, l’électricité, les assurances, les pertes alimentaires et toute l’administration nécessaire à l’exploitation du réseau?
Probablement personne.
Ou peut-être les contribuables. Mais puisque le contribuable et le consommateur sont apparemment deux personnes différentes, le consommateur économisera à l’épicerie pendant que le contribuable couvrira les pertes. C’est ce qu’on appelle faire baisser les prix.
Ruba Ghazal raconte aussi qu’un IGA s’est installé dans son quartier et a réduit ses prix afin d’étouffer les petits commerçants des environs.
C’est ici que j’ai un peu perdu le fil.
J’imagine que ce sera différent.
Les petits commerçants reconnaîtront sans doute la noblesse du projet et fermeront boutique avec le sentiment d’avoir contribué à la justice sociale. Après tout, une concurrence déloyale cesse certainement de l’être dès qu’on lui ajoute un fleurdelisé.
Mais je suis encore confus. L’un des objectifs d’Alimentation Québec serait justement d’obliger IGA, Metro et les autres grandes chaînes à réduire leurs prix. Or, lorsque IGA réduit ses prix, cela menacerait les petits commerçants.
Je suppose que la réponse est oui.
Peut-être existe-t-il deux sortes de baisses de prix. Celle des entreprises privées, qui serait prédatrice, et celle du gouvernement, qui serait solidaire. Le résultat peut sembler identique sur l’étiquette, mais l’intention imprimée au verso fait probablement toute la différence.
Et si Alimentation Québec accumule les déficits, ce ne sera pas un problème. Une entreprise ordinaire doit éventuellement équilibrer ses revenus et ses dépenses. Une entreprise publique possède un avantage concurrentiel beaucoup plus efficace : elle peut envoyer la facture à ses propres clients par l’intermédiaire de leurs impôts.
IGA ne peut tout simplement pas rivaliser avec un modèle d’affaires aussi innovant.
Tout cela promet une expérience simple, efficace et unanimement appréciée, comme Consignaction. Les Québécois pourront faire la file pour rapporter leurs contenants avant de faire une seconde file pour acheter leurs aliments subventionnés. Peut-être recevront-ils même un formulaire leur permettant de calculer combien ils ont économisé, pour l’ajouter sur leur relevé d’impôt.
Je demeure néanmoins ouvert à l’idée. Après tout, le gouvernement possède déjà des décennies d’expérience dans l’achat de crayons. Il pourra toujours s’en servir pour dessiner les cases manquantes sur le formulaire.
